Douces violences – comprendre le concept sans tomber dans la caricature

Douces violences – comprendre le concept sans tomber dans la caricature 1

Depuis quelques mois, on entend beaucoup parler des « douces violences » sur les réseaux sociaux. Le sujet est largement repris, partagé, commenté, avec souvent l’envie de mieux faire, de sensibiliser et d’améliorer les pratiques.

On trouve de nombreux contenus pédagogiques, parfois sous forme de listes ou d’exemples concrets, faciles à lire et à mémoriser. L’objectif est généralement simple : attirer l’attention sur des gestes du quotidien auxquels on ne prête pas toujours attention.

 

Mais à force de multiplier ces messages, un sentiment revient souvent : l’impression que presque tout devient problématique. Certaines situations ordinaires semblent soudain inquiétantes, et beaucoup de professionnelles se demandent où placer le curseur. Comment faire la différence entre une maladresse, une contrainte normale du métier, et une vraie difficulté dans la relation avec l’enfant ?

Sommaire

D’où vient vraiment le concept de « douces violences » ?

Le concept de « douces violences » ne vient pas des réseaux sociaux, ni d’une mode récente. Le terme a été largement popularisé dans le champ de la petite enfance par Christine Schuhl, éducatrice de jeunes enfants, notamment à travers son ouvrage Vivre en crèche. Remédier aux douces violences.

Elle utilise volontairement cette expression comme un oxymore : associer « douceur » et « violence » permet de parler de situations sensibles sans accuser, et surtout de rendre possible une remise en question des pratiques sans tomber dans la culpabilisation.

Ce concept s’inscrit dans une réflexion issue de la psychologie institutionnelle. Plusieurs auteurs ont travaillé sur ces questions dans les structures d’accueil collectif (crèches, pouponnières, hôpitaux), en montrant comment l’organisation et les contraintes de temps peuvent influencer la qualité des relations avec les enfants.

À l’origine, il s’agissait surtout d’observer finement le quotidien : repas, soins, sommeil, habillage, changes, transitions. Des moments ordinaires qui, lorsqu’ils deviennent mécaniques et impersonnels, peuvent donner à l’enfant le sentiment de ne pas être réellement considéré.

Les douces violences sont donc pensées comme un outil d’observation et de réflexion collective sur les pratiques, destiné à ajuster le quotidien et à prendre du recul, et non comme un dispositif de jugement individuel.

Pourquoi certains exemples sont aujourd’hui mal compris

L’exemple du « raclage de bouche » revient souvent quand on parle des douces violences. Il est d’ailleurs cité explicitement par Christine Schuhl parmi les situations typiques au moment des repas : « racler systématiquement la bouche de l’enfant avec la petite cuillère ».

Aujourd’hui, cet exemple est souvent présenté comme un geste à éviter absolument, presque comme quelque chose qu’il ne faudrait jamais faire avec un jeune enfant. Pourtant, il ne peut être compris que si on le replace dans son contexte d’origine. Pendant longtemps, les crèches et les structures d’accueil ont été marquées par une culture très hygiéniste : priorité à la propreté, aux horaires, à l’efficacité, avec de grands groupes d’enfants à gérer en même temps.

Les enfants mangeaient souvent les uns après les autres, sans beaucoup de temps. Une adulte devait nourrir plusieurs enfants rapidement. Les gestes devenaient automatiques, répétés, parfois sans vraiment s’en rendre compte, avec peu de paroles, peu de regards, peu de temps pour s’adapter à chacun.

Dans ce contexte, racler la bouche n’était pas le vrai problème. Ce qui posait surtout question, c’était le fonctionnement général : un rythme imposé, peu de relation, et un enfant considéré avant tout comme quelqu’un « à faire manger ». Ces gestes n’étaient pas faits avec de mauvaises intentions. Ils relevaient plutôt de la fatigue, des contraintes, de l’habitude, parfois d’une forme d’inconscience professionnelle.

Le vrai risque, selon Schuhl et d’autres auteurs, n’est donc pas le geste isolé, mais l’accumulation de situations où l’enfant n’est plus vraiment acteur. Ce manque de lien peut créer une forme d’insécurité affective, et rendre l’enfant plus passif ou plus anxieux dans ces moments du quotidien.

Autrement dit, ce qui était dénoncé, ce n’était pas la cuillère en elle-même, mais le manque de présence, de parole et d’attention portée à l’enfant.


Les douces violences s’inscrivent dans le champ plus large des VEO (Violences Éducatives Ordinaires).
Pour une vision plus globale du sujet (définition, impacts, prévention),
voir l’article :
VEO : Comprendre, prévenir et adopter une parentalité bienveillante sur le blog.

Le risque des lectures au pied de la lettre

Avec le temps, certains exemples issus de la recherche et de l’observation du terrain ont été repris tels quels, puis transformés en règles générales. Ce qui, à l’origine, servait à faire réfléchir est parfois devenu une sorte de liste de « choses à ne pas faire ».

Le problème, c’est qu’en sortant ces exemples de leur contexte, on oublie l’essentiel : l’époque, les conditions de travail, le nombre d’enfants, le rythme réel du quotidien. Un geste n’a pas le même sens dans une grande structure surchargée que dans un accueil individuel, avec du temps et de la disponibilité.

Petit à petit, certaines professionnelles se retrouvent à douter de tout : peur de mal faire, peur de dire ou de faire « le mauvais geste », impression d’être en permanence sous surveillance. Cela peut mener à une forme de blocage, où l’on n’ose plus agir naturellement.

À force, le risque est de perdre le bon sens. On se focalise sur le geste en lui-même, au lieu de regarder la situation dans son ensemble : le contexte, l’intention, la relation, l’état de l’enfant.

Un même geste peut être aidant, neutre ou problématique selon le cadre.

Ce qui fait vraiment une « douce violence »

Plutôt que de chercher à dresser une liste de gestes « autorisés » ou « interdits », il est souvent plus utile de se poser quelques questions simples sur ce qui se joue dans la situation.

Un geste devient problématique quand il est :

  • systématique : toujours fait de la même façon, sans se demander s’il est encore nécessaire ou adapté à l’enfant ;

  • non expliqué : l’enfant subit l’action sans comprendre ce qui se passe, sans parole, sans préparation ;

  • fait uniquement pour aller plus vite : pour gagner du temps, pour enchaîner, pour « que ça soit fait » ;

  • déconnecté du besoin réel de l’enfant : on répond à l’organisation de l’adulte, pas à ce que l’enfant vit sur le moment ;

  • sans possibilité d’anticipation ou de participation : l’enfant ne peut ni prévoir, ni comprendre, ni être un minimum acteur.

Autrement dit, ce n’est pas tant le geste en lui-même qui pose problème, mais le fait qu’il s’inscrive dans une relation où l’enfant n’a plus vraiment de place.

La douceur ne se mesure pas à la nature du geste, mais à la qualité de la relation.

Exemple nuancé

Prenons un exemple très simple, issu du quotidien.

Comparer deux situations :

  • Essuyer machinalement la bouche de l’enfant avec une serviette, sans le regarder, sans lui parler, juste pour que « ça soit propre » et passer à autre chose.

  • Essuyer doucement la bouche avec la cuillère, en regardant l’enfant, en lui disant ce qu’on fait : « Je t’essuie la bouche, il reste un peu de compote », en prenant le temps.

Dans les deux cas, le résultat est le même : la bouche est propre. Mais le vécu de l’enfant est très différent.

Dans la première situation, l’enfant subit un geste rapide, sans explication, sans relation. Il est simplement « manipulé ». Dans la seconde, il est inclus dans ce qui se passe, il comprend, il est reconnu comme une personne à part entière.

C’est là que se situe toute la nuance : ce n’est pas l’action qui fait la violence, mais la façon dont elle est faite, et surtout la place laissée à l’enfant dans la relation.

Ce n’est pas le geste qui compte, mais la façon dont il est vécu par l’enfant.

Douces violences : outil de réflexion, pas code pénal

Il est important de rappeler que les douces violences ne sont pas là pour faire la police des pratiques. Le but n’est pas de traquer chaque geste, chaque parole, chaque maladresse du quotidien.

Ce n’est pas :

  • une liste d’interdits à apprendre par cœur,

  • un outil pour se juger entre professionnelles,

  • ni un moyen de se sentir en faute en permanence.

À l’origine, c’est plutôt un outil pour prendre du recul. Pour se poser des questions simples : qu’est-ce que l’enfant vit dans cette situation ? Est-ce qu’il comprend ce qui se passe ? Est-ce qu’il a une place dans la relation ?

C’est aussi un support pour échanger entre collègues, partager des situations, ajuster certaines habitudes, sans chercher le « parfait », mais le plus juste possible.

Autrement dit, il s’agit d’observer, d’ajuster, d’évoluer progressivement, pas de se surveiller ni de se censurer.

Pour conclure, il est important de rappeler que le concept de douces violences reste un outil précieux pour réfléchir à ses pratiques et continuer à progresser. Il permet de garder une attention fine sur ce que vivent les enfants au quotidien, sans se reposer uniquement sur des automatismes.

Mais pour rester utile, ce concept doit conserver son sens initial. Il gagne à être utilisé comme un repère, pas comme une règle figée. Il s’agit de rester dans une démarche vivante, en lien avec la réalité du terrain, les contraintes du métier et les besoins concrets des enfants.

Dans la pratique, cela signifie accepter que tout ne soit pas parfait, que certaines situations soient imparfaites, et que l’essentiel se joue dans l’intention, la relation et la capacité à se remettre en question.

Des réponses à vos questions

FAQ

Oui, mais dans un sens particulier. Il ne s’agit pas de violence volontaire ou maltraitante, mais de situations ordinaires qui peuvent être vécues comme difficiles par l’enfant lorsqu’elles sont répétées, non expliquées ou déconnectées de la relation.

Crier relève plutôt des VEO « classiques » (violences verbales). Ce n’est pas une douce violence au sens strict, mais cela peut avoir un impact important sur l’enfant, surtout si cela se répète.

Ce n’est pas le geste isolé qui pose problème, mais le contexte. Sans parole, sans regard, de manière automatique, cela peut devenir une douce violence. Fait avec présence et explication, ce n’est pas la même chose.

Les douces violences font partie des VEO (Violences Éducatives Ordinaires). Les VEO regroupent toutes les formes de violences éducatives, tandis que les douces violences concernent surtout les gestes subtils, banalisés et invisibles du quotidien.

Déplacer un enfant sans le prévenir, parler de lui à la troisième personne, le presser en permanence, faire les gestes sans parole, sans regard, sans explication.

En observant ses automatismes : ce qui est fait très vite, toujours de la même façon, sans vraiment y penser, sans laisser de place à l’enfant.

Non. Il n’existe pas de liste universelle. Ce qui compte, c’est le contexte, la relation et la capacité à se questionner.

En mettant des mots sur ce que l’on fait, en expliquant, en ralentissant quand c’est possible, et en acceptant que la perfection n’existe pas.

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